La capitale sénégalaise, un grand déversoir de produit de seconde main | Ligne Directe, site d'informations

LES PRODUITS ‘‘VENANT’’ INNONDENT DAKAR

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besoin d’aller en Europe pour se procurer certains articles. Dans certains points de la capitale sénégalaise, il est facile comme bonjour de trouver des marchandises ‘’venant’’ du Vieux continent. Envoyer des cargaisons de marchandises au pays est la nouvelle trouvaille économique de beaucoup d’expatriés sénégalais. Malgré les interdictions d’importation de certains produits, Dakar croule sous un amas de produits dits de seconde main, qui viennent d’Europe.

Marché de Grand-Yoff, à Dakar. La circulation automobile alentour est très dense. Les trottoirs sont jonchés de produits en plastique. De puissants décibels grésillent à travers des baffles. Des vendeurs ambulants interpellant les passants. Grand-Yoff, c’est un amas d’échoppes bancales, de négoces aux grandes enseignes de néon et de magasins d’un type particulier. ‘‘Bazar Allemand’’, ‘’Touba Ndindy Italy’’, ‘‘Europe articles’’…

Ces enseignes ont ceci de commun qu’elles écoulent toutes des articles ‘‘venant’’ d’Europe. Il y en a en pagaille, aux noms surtout accrocheurs. Le participe présent du verbe venir – venant – a tout un autre sens ici. Il désigne les enseignes spécialisées dans la vente d’articles importés d’Europe, et d’autres pays, accessoirement. Lingerie, vaisselle, cosmétique, meubles, vêtements de sport, machines, produits pharmaceutiques ou des appareils électroménagers, etc. Grand-Yoff, comme d’autres quartiers de Dakar, est un grand déversoir de produits européens usagés.

Les écriteaux sur les trottoirs et les plaques lumineuses ou en bois portent tous des inscriptions, qui renseignent sur le lieu de provenance des produits. Ces boutiques sont légion à Dakar. Des articles de toutes sortes, importés d’Europe pour la plupart, meublent les devantures de ces magasins. Matelas orthopédiques superposés, vaisselles en verre ou en métal, pendules aux formes controuvées, chaises en plastique aux design variés, réfrigérateurs, matériels de musculation… Le mobilier de décoration et des articles divers débordent de magasins tellement achalandés que le tenancier est souvent invisible de dehors. ‘‘Nous nous procurons ces articles auprès de revendeurs, qui détiennent des containers de marchandises.

Ce ne sont pas forcément des fournisseurs attitrés. Ils vendent le contenu à chaque fois qu’il y a un déchargement’’, confie Pape Fall. Assis dans un fauteuil rouge noir qui fait partie du mobilier salon en vente, le marchand lit un panégyrique de Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927). En général, les vendeurs établis sur cette avenue bien animée, près de Liberté 6, un quartier dakarois, achètent la cargaison pour 20 millions au moins et 30 au plus, selon la valeur. Ces magasins ‘‘venant’’ assimilables à de grands dépotoirs de luxe offrent une seconde vie aux produits européens défraîchis. Le marchand vêtu d’un ample boubou vert avoue que des produits de l’artisanat local y sont incorporés, mais dans des proportions insignifiantes. Pour lui, ce commerce fait le bonheur de beaucoup de Dakarois. ‘‘Ces articles sont bon marché pour les ménages. Les Sénégalais ne sont plus obligés de s’endetter pour meubler leur maison’’, déclare-t-il en refermant les pages vertes de son livre.

Qualité allemande

Sur le même alignement, des bâtiments font face au rond-point de Liberté 6, où beaucoup de bidules importés sont proposés à la clientèle. Les marchandises sont plus ou moins bon marché pour le Sénégalais moyen. Sans marchandage, le réfrigérateur petit modèle est vendu à 70.000 francs CFA ; le matelas orthopédique double place (à ressorts ou en coton) est proposé au client à 140.000. Des téléviseurs sont vendus entre 20.000 à 150.000 francs, selon les formats, renseigne le tenancier du magasin. Une opportunité que les clients n’hésitent pas à saisir. Nous faisant passer pour un acheteur, un marchand établi sur la grande avenue avoue que ‘‘les téléviseurs se vendent comme des petits pains’’. ‘’Vous pouvez bien remarquer que dans chaque salon de coiffure ou dans chaque boutique, il y a un téléviseur’’, lâche-t-il, plein d’espoir à l’idée d’écouler sa marchandise.

En face de l’imposante façade aux murs jaunes du collège Cardinal Hyacinthe Thiandoum, la configuration n’est guère différente. Circulation automobile dense, chaleur infernale, malgré un vent léger. Des écoliers descendant de l’école s’adonnent au lèche-vitrine ; les ‘’venant’’ ravissent la vedette aux produits locaux, qui sont proposés dans une rangée de magasins.

Dans cette immense foire aux puces pour produits ‘‘venant’’, les articles allemands font fureur. ‘‘Touba Arafat produits divers venant d’Allemagne’’ est une enseigne se déclinant en grands caractères, sur un panneau en bois. Le décor ressemble à celui des autres magasins. Salon à manger, banc de musculation et un empilement de cartons occupent le seuil de ce bazar. Sur les rayons sont exposés des produits cosmétiques de marque allemande.

Dans l’arrière-boutique, des téléviseurs de différents modèles et des réfrigérateurs occupent le fond. Certains sont encore dans les cartons. ‘‘Je reçois ces produits d’un émigré, qui me vend la cargaison entière. J’avais l’habitude d’acheter après débarquement. Mais puisque le contenu est bon, je l’acquiers en gros’’, confie-t-il. Selon lui, le cosmétique et l’électroménager allemands sont très prisés par les clients. ‘‘Le lait de corps ‘Balea’, ça ne traîne pas. C’est l’article qui se vend le plus vite’’, fait-il savoir. Les meubles – les matelas surtout – sont généralement italiens ou espagnols. Il y a aussi des produits du Moyen-Orient, mais en quantité négligeable, selon le vendeur.

Les articles interdits foisonnent

Matelas orthopédiques et réfrigérateurs semblent ravir la vedette aux autres articles, après les produits cosmétiques. Pourtant, l’importation de ces matelas est interdite pour des raisons de santé publique. L’importation des réfrigérateurs est soumise à des restrictions d’ordre environnemental, au Sénégal. Les bicyclettes sont concernées aussi par ces mesures d’interdiction. Un marchand, prolixe jusqu’ici pour écouler sa marchandise, est surpris à l’annonce de cette mesure. ‘‘Matelas et bicyclettes interdits ? C’est la première fois que j’entends dire cela’’, s’étonne Mor Diaw, qui tient un négoce près du carrefour de Liberté 6. ‘‘De toute façon, nous ne sommes que des revendeurs. Nous ne sommes pas concernés, car nous sommes le dernier maillon de la chaîne. Si cette marchandise nous parvient, nous l’écoulons. C’est aussi simple que ça’’, se dédouane-t-il, en époussetant quelques meubles. Un pavé dans la mare du dispositif de contrôle qui doit veiller à l’effectivité de cette mesure.

Dans une ruelle sablonneuse du Camp pénal de Liberté 6, où un camion décharge des matelas dans un entrepôt, le conducteur, rétif au début, consent à lâcher quelques mots sur la provenance de la marchandise. ‘‘Mon fournisseur se l’est fait livrer au port. Elle provient d’Espagne’’, confie-t-il. Selon lui, les envois se font généralement à chaque trimestre, le temps pour les émigrés de remplir les conteneurs. Comment se passe la collecte de ce matériel ? Motus et bouche cousue ! L’homme qui répertorie les objets débarqués sur son carnet laisse entendre que ce sont des produits inutilisés dans les pays d’origine. Les émigrés les recyclent, pour un second usage, dans les étals sénégalais. Même ce démarcheur de clients collaborant avec les transitaires affiche une sincérité toute relative dès qu’il s’agit de la présence de ces articles interdits d’importation. ‘‘Je ne savais pas que ces produits ne devaient pas entrer au Sénégal’’, déclare-t-il.

‘‘Les transitaires s’arrangent pour que le contrôle ne soit pas effectif ’’

La douane sénégalaise, qui enregistre un mouvement de 350 à 400 conteneurs par jour, dont 35% de transit et de transbordement est-elle bien outillée pour faire face à cette déferlante ? Par quels moyens des produits interdits d’entrée sur le territoire sénégalais atterrissent dans ces magasins ‘‘venant’’ ? Les matelas sont interdits d’importation pour des questions d’hygiène, ainsi que les batteries et les vélos. Les frigos doivent répondre aux normes Cfc (respect de la couche d’ozone), alors que les téléviseurs Samsung sont interdits, dans le but de protéger les droits de son distributeur agréé à Dakar. Mais les produits passent par les mailles du filet.

Des ‘‘importations sans déclaration’’, selon l’article 396 du Code des douanes. ‘’Un mécanisme bien huilé’’, affirme un transitaire. Les marchandises transportées au Sénégal par voie maritime sont inscrites sur un document appelé ‘‘manifeste’’, qui est daté et signé par le capitaine du navire, qui le présente au service des douanes. Il le signale 24 heures après son arrivée. ‘‘Mais puisqu’on ne peut pas vérifier le fond de la cargaison, un contrôleur s’en charge au déballage, pour s’assurer que les objets manifestés concordent effectivement avec le contenu.’’ Qu’advient-il avec les corps de contrôle ? Connivence ? Laxisme ? Sous-effectifs ? Toujours est-il que malgré un dispositif bien en place, le business de ces produits ‘‘venant’’ a pris ses quartiers dans tout Dakar. ‘‘Les transitaires s’arrangent pour que le contrôle, au débarquement de la cargaison, ne soit pas effectif’’, confie une source bien au fait de certaines pratiques peu orthodoxes dans le milieu.

COLONEL PAPE AMADOU GAMBY DIOP (RESPONSABLE DU BUREAU COM DES DOUANES)

‘‘On ne peut pas parler de cas de complicité’’

L’on note de plus en plus la fréquence de conteneurs de seconde main à Dakar. Beaucoup de produits interdits à l’importation s’y trouvent. Comment est-ce possible ?

Les normes sénégalaises sont différentes des normes européennes. Il est vrai que l’importation des bicyclettes, des matelas et de certains réfrigérateurs usagés est interdite, mais pas les denrées alimentaires. Seule la déclaration d’importation des produits alimentaires (DIPA) fournie par le ministère du Commerce est requise. Le contrôle physique des marchandises se fait à plus de 60%.

Cela, en fonction du circuit de contrôle prédéterminé par le Système informatique d’analyse du risque (SIAR) pour ce type de marchandises qui, faut-il le rappeler, fait aussi l’objet de contrôles au départ en Europe. Il n’empêche qu’il y a toujours des cas de fraude, ce qui justifie la surveillance douanière. Ces produits sont conditionnés le plus souvent dans des conteneurs dits fourre-tout, qui sont difficiles à contrôler du fait de leur caractère pêle-mêle.

Ils sont nombreux ceux qui parlent de complicité entre certains inspecteurs des douanes et des transitaires pour expliquer la présence, sur le marché, de certains produits interdits d’importation. Qu’en est-il réellement ?

On ne peut pas parler de complicité. Cela suppose une connaissance coupable.

Que comptent faire les services des douanes pour remédier à cette situation ?

L’Administration des douanes a plusieurs niveaux de contrôle : les bureaux et brigades au port, la subdivision de Dakar Extérieur, GPRR, les services des enquêtes. Des saisies de marchandises de ce type sont réalisées et des redressements (dossiers contentieux) sont effectués tous les jours par les services des douanes compétents.

 

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